La vieille qui descendait sur le fleuve

Vieille femme Hmong au LaosLa vieille qui descendait sur le fleuve

La fileuse fulmine. Les jeunes sont donc bien ingrats.
La maison sur pilotis, est secouée par le flot, elle est instable. La famille est sur la terrasse, et la vieille ne veut pas se joindre à eux. Elle les entend, à travers les roseaux tressés. Le petit-fils est rentré avec un ami, ils ont des téléphones et parlent sans cesse à des inconnus, au loin. Et la petite-fille, elle ne parle que d’acheter une moto-pompe. Une moto-pompe ! au lieu d’aller chercher l’eau à la source.
Les traditions du Laos sont donc bien finies.
Ah ! ils sont allés à Ventiane, ils y ont vu des choses. Ils ont ramené des idées. Est-ce que ça nourrit, des idées ? Ils voudraient qu’on devienne bouddhistes. Les bons génies Phis n’aiment pas ça.
Le coton s’entortille, la vieille s’arrête. Elle en est toute secouée. Elle qui était si tranquille ! Jamais ça ne s’était produit, depuis plus de 48 ans. Elle devient nerveuse, avec l’âge. Maintenant, elle est un fardeau. Les 32 âmes qui se promènent dans son corps sont fripées. Elle dodeline de la tête. Puis la relève, vers le coin de la pièce. Elle se donne un moment de fixité, comme une statue antique, jusqu’à la nuit.
Elle prend du riz gluant et en fait une boule qu’elle glisse dans son sarong.
Elle descend en bas, au niveau des bêtes. Elle écoute encore. Personne ne prête attention à elle. C’est bien. Il ne faut pas qu’ils aient de la peine. Elle se glisse dans le canot, détache l’amarre et se laisse dériver. Le fleuve l’emportera vers le bout du monde.

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12 réflexions au sujet de « La vieille qui descendait sur le fleuve »

  1. Je l’ai vue passer la vieille, sur son canot, presque au bout du monde.
    Elle chantonnait une berceuse pour éloigner sa peur. Son canot tourbillonnait en une valse triste…
    Je lui ai crié: » Tu es presque arrivée!Tiens bon! »

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  2. Oui, Paul, tu as raison: « une berceuse pour éloigner sa peur », cette peur entretenue toute une vie par ceux qui manipulent…
    Comment une fileuse aurait pu s’en affranchir juste avant de franchir le pas du temps qui lui file entre les doigts!
    Sans doute avons-nous à comprendre que c’est l’apprentissage de toute notre vie de savoir la quitter en totale sérénité pour une renaissance dans une dimension inconnue…
    Mais justement, dans notre Monde, l’inconnu est souvent générateur de peur, ce qui maintient chaque humain dans ses limites, bien sage, bien docile…
    alors que l’inconnu est source de tant de découvertes et de renouveau…
    Mais comment dire à cette « vieille » que nous aimons et qui va partir qu’elle doit être confiante et sereine alors que c’est elle qui va devoir découvrir cet inconnu la première, toute seule, et que nous restons, nous, dans ce monde, bien vivants?

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  3.  » … que nous restons , nous, dans ce monde bien vivant « … jusqu’au moment, peut-être demain, où nous devrons suivre la vieille.
    Il n’y a pas d’âge pour partir sur le fleuve. Serons-nous prêts ?

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  4. Peu importe de mourir demain, l’important est de vivre chaque jour en bonne santé!
    « Beaucoup pensent à vivre longtemps,
    peu à bien vivre. »
    Socrate

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  5. Jean-Noël vous avez l’art de la citation et c’est pour moi un immense plaisir que de voir citer Socrate un philosophe de grand nom et c’est peu dire. Inégalable

    Socrate mon amour te vénère et t’encense du plus profond de mon coeur, du plus profond de mon âme jusqu’à que je meure de n’avoir pas pu plus t’aimer.

    La mort peut être douce alors elle n’est rien. Violente elle est une épreuve vers le néant.

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  6. Bonjour Oria,
    Je n’ai pas étudié Socrate, mais cette citation ma parle tant que j’en ai fait ma maxime préférée: plus que jamais elle est vivante, pour nous qui sommes de plus en plus privés de nos libertés fondamentales.
    Rectifie l’adresse de ton Site lorsque tu poste un commentaire:
    le système qui te propose un avatar est vicieux et remplace l’adresse de ton Site par la sienne, même si elle est suivie de ton « avatar!
    J’ai pu néanmoins retrouver ton blog…
    J’y reviendrai.

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    1. Bonjour,

      J’ai eu une curieuse impression…Tous les commentaires postés au sujet de cette nouvelle, excepté celui de Paul, sont intellectualisés, rationnalisés. Une défense contre la peur. Oui bla, bla, bla mais bla bla bla et un tel a dit ça…;
      C’est amusant comme quelque chose qui touche à l’émotion peut générer autant d’intellectualisation.
      C’est normal, la peur, on l’analyse pour essayer que ça ne fasse plus peur.

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  7. Il y a deux départs pour « la vieille » dans cette nouvelle. Celui pour quitter un monde « évolué » dans lequel elle ne se retrouve pas ou plus, et celui, sans retour possible, vers le grand Mystère : la mort, sa mort.
    L’un ou l’autre est effrayant, avec une prime au second qui est irréversible et arrache à tout référent connu. Espérons, espérons qu’il y ait du sens, un Sens, à tout cela…..

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  8. Oui!, fuir! Il ne nous reste plus que cela, car, à quoi bon résister, se révolter? L’acceptation, la soumission sont inéluctables en fin de compte si nous voulons vivre en groupe. Rester lucide est déjà quelque chose mais comme c’est inconfortable!

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