Que cessent vos pillages, naufrageurs

Voilà comment l’Église, dans les premiers temps, domestiqua des mœurs sauvages. Avec une intelligence redoutable et beaucoup de patience, elle éteignit le droit au meurtre des premiers Francs, et celui que s’arrogeaient plusieurs nations barbares.

naufrageurs-2014-05-27-10-17-36Sur la côte bretonne autrefois, il y avait certains villages bruns, fouettés par le ressac, qu’habitaient les descendants de pirates saxons. Derrière eux la contrée s’étalait en une infertile lande, aussi âpre et ingrate que la mer ; l’une comme l’autre exigeait travail, souffrance, peine, et ne rendait que peu.
L’équinoxe venant, ces gueux espéraient qu’un navire s’échoue. Ils pouvaient allumer des feux sur les boucans pour diriger les navires droit sur la grève. Si l’échouage avait lieu, ils se ruaient au pillage des vivres dispersés dans les récifs. Quant aux survivants, leur méchanceté était telle qu’ils les achevaient.
Pour leur rappeler la charité du Christ mort pour eux sur la croix, le monastère de Sein leur dépêcha un vieux moine pétri de l’esprit des Apôtres, et rusé. Le vieillard, la tête couronnée de cheveux blancs et le visage austère, vint s’établir là.
— La mer et la terre sont à Dieu, leur dit-il gravement. Vous ne pouvez rien lui prendre sans vous voler vous-mêmes. Pour chacun de vos crimes, vous aurez à payer.
Et en effet il établit une offrande pour chaque vol, pour chaque meurtre.
A la lune suivante, il prétendait qu’il fallait payer un peu plus. Celle d’après, plus encore.
Bientôt, les riches seuls pouvaient payer; et comprirent qu’ils se ruinaient lentement. Les pillages, dépréciés, cessèrent. Le moine patienta encore quelques temps avant de les déclarer illicites.
Il ne fallut qu’une génération pour que ces pillards fissent de bons enfants du vrai Dieu.

2 réflexions au sujet de « Que cessent vos pillages, naufrageurs »

  1. Cher auteur,
    « Où est-il parti ? Que lui est-il arrivé ? » C’est ce que me demandait mon petit singe….Quelle belle promenade nous avons faite en votre compagnie !
    Que signifie cette apparition ? Que doit-on faire ?
    En lisant votre texte et en le reportant à notre siècle on peut se dire que l’on ne paye pas assez cher nos crimes et malfaisances puisque jamais ça ne s’arrête ! Certains disent que la violence est en nous et que jamais nous ne pourrons l’extirper. Je suis tenté de le croire. En fin de compte elle doit nous amener là où nous devons aller…. Certains comme les bouddhistes de Nichiren, et sans doute vous aussi, pensent que nous serons capables de nous en libérer, que le changement d’un individu peut amener une avancée positive dans la société….que la porte est par là…
    – Qui a mis la violence en nous ? demande mon petit singe en se grattant l’oreille.

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    1. Ah ! mon cher commentateur en chef, c’était là un texte dont j’étais convaincu de l’avoir mis en ligne et puis… non. La violence, dites à votre signe qu’elle n’est pas le problème, pas plus que la douceur, et que les deux sont des armes terribles quand on s’en sert à mauvais dessein.

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