Sécurité ouin-ouin

Je ne sais pas ce que je déteste le plus : l’argument sécurité ou l’argument emploi.
Nouvelle en 1.500 caractères maximum.

La petite bande s’approche du ponton pour louer quelques petits bateaux. Les jeunes sont éméchés, ils veulent s’amuser. Ils s’embarquent. Ils ont vite fait de jouer aux autos tamponneuses. L’un d’eux tombe à l’eau au milieu du lac. Il remonte à bord de son embarcation. Mais c’est trop tard, c’est la panique sur la rive. Un quart d’heure plus tard, le Samu, la police et les pompiers sont là, il ne manque que l’Armée de Terre. On alerte le maire et le Conseil général qui a financé une partie de l’installation. C’est grave. Il aurait pu y avoir un mort. Au moins. On en parle au journal. Une famille ouin-ouin témoigne qu’elle aussi aurait pu perdre un enfant si elle était montée sur un bateau, si un enfant était tombé, si on ne l’avait pas vu et s’il s’était noyé.petit-bateau-a-voile-en-bois-laque-qui-flotte-sur-l-eau-961414945_ML

Le ministre se rend sur "les lieux du drame". « Quand j’ai appris ce qui s’est passé, les bras m’en sont tombé des mains. Ce qui est menacé, ce sont les valeurs humanistes, car la vie humaine est au centre de la vie de l’homme. Il faut se retrousser les bras pour la sécurité. Si nous ne faisons rien, il y aura des morts, c’est écrit comme sur du papier à roulette. »

Le public est content, de toute façon il ne parle plus le français. Un projet de loi passe. Il n’y aura plus de petits bateaux sur l’eau ni aucun type de détente nautique.
380 gérants apprennent qu’ils doivent fermer. 224 se retrouvent au chômage sec. 32 se mettent à la boisson, 53 battent leur femme ou leurs enfants, 29 font une dépression, 3 se suicident.

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Illustration du principe:

"Une dernière faveur ? C’est non !

Thérèse H. avait presque cent ans. La vie lui adressait un dernier sourire, une embellie fugitive, le dernier soleil avant la nuit. Et avant de partir, sans drame, il lui restait juste une dernière envie, une dernière faveur à demander.

Il fallait que ce soit bien important pour qu'elle ose ! Thérèse avait toujours eu scrupule à déranger, à réclamer quoi que ce soit… Elle était discrète comme une souris ! Pourtant, ce matin-là, quand le directeur de l'établissement passe la voir, et bien, pour une fois, elle a une requête à lui présenter…

Elle voulait juste un œuf à 30 centimes !

Oh, pas grand chose ! Thérèse, qu’on ne nourrit plus que par perfusion, voulait simplement manger un œuf à la coque !

– Avec une pincée de sel, ajoute-t-elle, et une mouillette, une bonne mouillette de pain frais, bien beurrée.

Le directeur s'empresse d'accepter. Il est heureux de pouvoir donner satisfaction, ému aussi. Car il a bien compris, lui : ce que demande Thérèse, c’est en somme sa dernière volonté.

Sans se douter de ce qui l’attend, le directeur file à la cuisine pour passer commande de son œuf.

Surprise, stupéfaction ! Le cuisinier lui oppose un refus catégorique. Pas question de faire entrer dans l’établissement un œuf dans sa coquille – même de première fraîcheur. Le règlement l’interdit, question de sécurité alimentaire ! L’œuf autorisé, l’œuf réglementaire, c’est un produit en Tetra Brick, un point c’est tout. Ceci pour préserver la santé des pensionnaires.

Le directeur tente vainement de vaincre la résistance de son maître cuisinier, qui ne veut pas se mettre dans son tort. Il s'efforce ensuite de convaincre la diététicienne, mais il est confronté à un argument sans réplique : le règlement, c’est le règlement !

Alors il se tourne vers les associés actionnaires de l’établissement, qui refusent eux aussi toute entorse à la règle ! Il est vrai qu’on risque gros, l'interdiction, la fermeture, si la « faute » commise venait à s’ébruiter et arriver aux grandes oreilles de l’autorité administrative.

Voilà pourquoi Thérèse a attendu son œuf. Elle s'est étonnée de ne pas le voir arriver. Elle s'est demandé pourquoi on lui refusait ce dernier petit plaisir… Puis elle est morte, le lendemain, en silence."

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Autre illustration: les ados arrêtés: ils étaient en train de déneiger la rue.

4 réflexions au sujet de « Sécurité ouin-ouin »

  1. ça m’a fait sourire, pourtant ce n’est pas drôle.
    Au nom de la démocratie, de la liberté et du progrés… on a fait tout le contraire des ces principes…

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  2. Pour le moment on n’a pas encore asséché le lac!
    Notre monde hyper sécuritaire fait cependant des choix sociétaux risqués, peut-être irresponsables (GPA, etc…). Frankenstein souffrait de sa monstruosité. Ce mythe risque-t-il de devenir réalité ? La famille ouin-ouin est touchante, rien ne pourra la rassurer. Elle est angoissée comme nous tous entourés de principes de précaution. Mais de quelle précaution s’agit-il ? Ne faut-il pas aussi prendre la précaution d’éviter faillites ou suicides ? En fait, doit-on regarder le risque à la lumière du passé ou du futur ?

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    1. Voilà la question excellemment posée: « doit-on regarder le risque à la lumière du passé ou du futur ? » Ma réponse est oui, bien sûr. La vie est risque, la mort est sans risque. Il n’y a pas d’entreprise,n de créativité, de développement sans risque. Lorsqu’on va en Chine ou au Japon, on est frappé par l’abondance d’inventivité et de créativité: ce sont des sociétés peu normalisées ou le risque est admis, où l’initiative est libre et où cette initiative prévient bien mieux le risque que la norme surabondante. En fait, on a l’abondance qu’on veut. A société de vieux, abondance de vieilleries.

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  3. Allez! Pour rire.
    Se boucher les oreilles en cadence pour entendre le « ouin-ouin des bruits déformés.

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