A la dérobée normande (version courte et version longue)

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De retour de la belle province normande, je vous fais un texte qui résonne de mots que j’entendis dans mon jeune temps d’exil dans le Cotentin, et d’autres que je suis allé quérir.

Coeffes et costumes normands A la dérobée normandeIl était temps que les parents les présentassent l’un à l’autre. La belle était de loin, du village voisin.
— C’est des étrangers, disait le père, mais ce n’sont qu’de bonnes gens qui travaillent com’nous aut’, e’d’bonne fiat.
Le fiston n’avait pas l’intention d’épouser une autre que la plus belle de la Terre.
On présenta les deux enfants. En ce temps-là, il convenait que les jeunes gens se déplaçassent jusqu’à la maison des jeunes filles, tout ça dûment chaperonné, non pas que les enfants se voyent, juste pour que les parents s’avisassent de leurs futurs.
Ils n’avaient point d’autre choix que de se mirer à la dérobade, comme chiens battus, de dessous l’oreille. De la fille, on ne pouvait guère voir que l’arête du nez dépassant sous la frange de l’étole et le gars triturait son calot, tête baissée.
La question n’était point de savoir s’ils se plaisaient. L’affaire s’entendait à prix de pièces de terres, ou de quintaux de blé, ou de têtes de bétail, vaques ou viaux, ou d’âne. Ou même en rentes sises sur terres. Toujours est-il que ça parlementait, c’était deux mots puis un long silence d’au moins trois minutes, le temps d’écouter le foyer brûler, parfois quinze minutes, puis deux mots de réponse et encore un silence. Des mots au milieu de longs silences, et ça durait des heures, durant lesquelles les jeunes se taisaient sans droit de se regarder, la tête baissée. Tout le jeu pour les tourtereaux, c’était d’arriver à se regarder et, s’ils étaient audacieux, à se faire des risées.
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A la dérobée normande

Il était temps que les parents les présentent l’un à l’autre. La belle était du village voisin.
— C’est des étrangers, disait le père, mais ce ne sont qu’de bonnes gens qui travaillent com’nous aut’, et d’bonne fiat.
— T’entends, eul’fils ? disait la mère, cette fois-ci on t’a trouvé eune fille exacte, ce n’est pas eune de la ville comme l’aut’ pour qui’qu’t’avais tous tes quinquets.
Elle faisait rappel d’une belle dont le fils s’était épris, une Allemande qu’il avait vue au marché d’Argentan, qu’ils avaient crue de Paris, dont la langue était aussi étrangère à leurs oreilles que n’importe quelle autre.
— Ces horsains-là, fit le père, y’n’venaient que’d loin.
— Euh lô ! qu’eke qu’c’était que c’t’affaire-lô ? Dame, c’est pas d’main qu’y l’ira garçailli ces bêtes-lô, le filset, fit la mère.
Le fiston n’avait pas l’intention d’épouser une autre que la plus belle de la Terre, quoiqu’il sût qu’il ne reverrait mais son Allemande.
On présenta les deux enfants. En ce temps-là, il convenait que les jeunes gens se déplaçassent jusqu’à la maison des jeunes filles, tout ça dûment chaperonné, juste pour que les parents s’avisassent de leurs futurs, et non pas que les enfants se voyent.
Ils n’avaient point d’autre choix que de se mirer à couvert, à la dérobade, comme chiens battus, de dessous l’oreille. De la fille, on ne pouvait guère voir que l’arrête du nez dépassant sous la frange de l’étole et le gars triturait son calot, tête baissée.
La question n’était point de savoir s’ils se plaisaient. L’affaire s’entendait à prix de pièces de terres s’il y en avait, ou de quintaux de blé, ou de draps, ou d’argent, ou de couverts en argent, ou de lanterne, ou de têtes de bétail, vaques ou viaux, ou d’âne. Ou même en rentes sises sur terres, en corvées ou en fouages. C’était que la fille devait amener belle la dot, sans compter beau trousseau. Toujours est-il que ça parlementait, c’était deux mots puis un long silence d’au moins trois minutes, le temps d’écouter le foyer brûler, jamais moins, parfois quinze minutes, puis deux mots de réponse et encore un silence. Des mots au milieu de longs silences, et ça durait des heures, durant lesquelles les jeunes se taisaient sans droit de se guetter, la tête baissée. Tout le jeu pour les tourtereaux, c’était d’arriver à se regarder et, s’ils étaient audacieux, à se faire des risées.
On se fiançait, mais chacun restait chez soi ; cependant, après la messe du dimanche, on pouvait se voir sous surveillance, marcher un peu dans les sentes.
Au printemps, les jeunes s’épousaient, on festoyait et se passait la nuit de neuche. Et au petit matin, voilà que notre jeune homme oublie son amour de horsaine, car il s’aperçoit que celle qui dort encore dans le lit nuptial, sur qui il tire doucement le drap, est belle, mais belle comme il ne l’avait jamais espéré ! Même si elle est vêtue autant qu’en plein jour, avec sa robe de nuit, il a enfin tout le temps et assez de lumière pour détailler ses formes. Il lui voit même les bras et le mollet !
— Comme vous êtes belle, vingt dieux ! fait-il lorsqu’elle ouvre à peine les yeux.
Elle papillonne de ses paupières et rougit :
— C’n’est pas biau de jurer.
Elle est trop cotonneuse pour se signer mais elle l’aurait fait, sinon.
— Alors, ça y est, nous étions mariés ?
Il ne répond pas, se lève et pousse le volet lourd.
— Mariés pour la vie ! Et ça commence par un beau soleil à dorer le blé levé !
Il s’assoit sur l’huis de la croisée, méditatif, heureux, pudique, car il faut la laisser se lever et se vêtir. Il ne veut pas la commander, elle sait ce qu’elle doit faire, maintenant qu’elle est femme. Elle ramasse et cache pudiquement un linge où sèche le souvenir de son hymen.
Elle s’approche, le drap rassemblé sur le sein, prude, comme si la chemise de nuit ne suffisait pas à la cacher, s’assoit face à lui, regardant là dehors. La nuit fut belle, et tendre, elle l’a eu rendue toute chose, elle ne sait pas que le mot “heureuse” existe mais c’est ce qu’elle ressent. Il n’y a donc pas que le labeur bien fait et l’âme en paix qui procure de la joie ? C’est donc ce qu’on lui a caché ? Oh ! que la vie d’épousée va être belle. Ils nous cachaient bien les choses, les parents, ils n’avaient point dit qu’il y avait ce bonheur, et le cœur qui tressaille rien que d’y penser. Elle bénit ses parents de lui avoir si bien choisi bon mari, jeune, droit et délicat, et de lui avoir dissimulé le bonheur qu’il y a d’être femme épousée.
— Que c’est biau ! fait-elle, assise au-dessus de la cour de la ferme dotée d’un puits de pierre où grimpent les roses, les écuries bâties du temps de Charles, duc de Normandie, et toute la belle et grasse volaille.
Ah Dieu ! Qu’elle est contente de venir habiter çà, elle s’ennuyait chez père. Le corps de ferme de son époux est large, nantie d’un pigeonnier patrimonial, ces gens sont riches et sa vie sera belle, leurs terres ne sont pas des essarts, et elle aura deux domestiques et des valets de ferme.
— Je dois m’en aller en course à la ville, mais je reviens tantôt, dit-il.
— Vrai ? Vous n’partez pas, mon homme ?
Il se tait encore, c’est un homme taciturne et sérieux. Il l’aurait embrassée sur le front, cette délicate fumelle, s’il avait eu l’audace, mais ne lui met qu’un baiser sur la main, encore timide.
Il part.
Elle rêve un peu debout, puis se secoue, belle-maman sans doute l’attend dans la salle.
Elle descend, propre et radieuse, fait une petite révérence devant beau-papa, embrasse la main de la mère.
— Bienvenue, ma fille ! Que c’te mouaison connaisse ton bonheur, elle est tienne désormais. Dieu soit loué pour ta présence ici ! Nous aut’, nous sommes trop vieux, à quarante ans passés, pour lourer su’ nous-mêmes, mais nous étions bien contents d’avoir eune fille pour s’occuper de nous et je croyons bien que l’fils en pense tout autant. Et à présent assez causé, laisse-moi te commander à dîner. J’avions fait faire à la Thérèse une soupe avec des morceaux de chai, rien que pour vous autres, et j’vas li mettre dans ton abaisse.
— Vas-tu donc la laisser causer, bavacheuse ? E’n’a pas dit un mot. E’ne va peut-être nous dire qu’elle veut changer qu’e’t’chose ? Hein, la fille, comment que tu vas l’installer, ta maison ? Qu’y faudrait’y arroquer, sous le couvert de ce toit ? Parce que c’est à vous, tout ça, à c’t’heure.
Elle minaude un peu et il faut encore lui tirer les vers du nez, mais elle dit qu’elle aimerait bien mettre des rideaux aux fenêtres. Cela fait rire les parents, qui joyeusement lui disent :
— Eh bien, il t’a choisie comme il faut, eul fisset. Des rideaux ! On va être comme des riches, alors ? Si c’est ce qui te fait plaisir, y’a qu’à dire.
Une épousée, ça apporte du changement.
Quand l’époux rentre, il a dans les bras des rouleaux de tissu qu’il est aller acheter pour offrir à sa belle.
Les vieux s’esbaudissent :
— Quel ajet qu’t’as fait là ?
Le fils a deviné, Dieu sait comment, de quoi sa belle rêvait. Et ils se disent que pour un garçon qu’on a marié sans entendre son avis, il semble bien content.
Il a, avec lui, tous les gars du village qui vont préparer la ferme pour le deuxième jour de fête et ça ne prendra fin que dans 5 jours. Sans compter les mariages ou les baptêmes, il y a plus de jours chômés que de jours de labeur, au printemps. On fête douze saints dans le mois, et le labeur, c’est juste pour nourrir le corps, tandis que les jours de fête, c’est pour nourrir l’âme, c’est pour ça qu’il y a souvent plus de jours de fêtes que de jours de labeur.
Mais les gens en viennent aussitôt à parler petiots, ils n’y peuvent tenir :
— C’t’une bonne fille, à c’que’j’cre, et l’filset y mettra un enfant dans son bouge.
C’est trop d’émotion. La petite se met le viaje dans les mains et se met à pleurer, de joie.

  • lisecc dit :

    Excellent, je ne peux choisir etre les deux versions. Bon, pour être honnête : j’ai un grand faible pour la version longue.
    A lire à haute voix.
    Merci pour le partage.

    • lisecc dit :

      J’écris, oui, ce n’est pas un secret, je ne fais même que cela, tout le temps, des heures durant, chaque jour et bizarrement je n’en suis pas encore saturée. N’est-ce point étrange ? je veux dire : l’attraction de l’écriture ?

  • ça sent bon la Normandie, c’est romantique et campagnard à la fois.Bravo pour le texte long !

  • Bravo pour ce texte long, là où tu excelles!

  • Oria de Timonier dit :

    Majestueuse et rayonnante cette nouvelle, éclairée d’un milliard d’étoiles.

  • aurélie dit :

    Très joli texte.

  • chloé dit :

    Quelle belle ecriture!

  • Pablo dit :

    La littérature régionaliste est savoureuse, vous y excellez ! Bien sûr, vous pourriez être aussi un vrai Normand.( J’ai cru vous voir un jour au Mont St Michel, mais ce n’était qu’un pèlerin qui vous ressemblait.) Votre jeune couple est touchant .Cette pudeur est très troublante, nous sommes las d’exhibitions.


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