La folle histoire de Frédégonde et Brunehaut

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(version courte)

Une authentique Histoire franque, celle de Frédégonde et Brunehaut

Andovère, femme du roi Chilpéric, eut une fille. Lors du baptême, Frédégonde, simple, servante, avait éloigné la marraine. Elle convainquit la reine d’être elle-même marraine de sa fille. Or, selon la coutume, le roi ne pouvait vivre avec la marraine de son enfant. La reine fut enfermée dans un couvent.
Mais le roi voulait une épouse royale, il épousa Galswinthe, sœur de Brunehaut. Frédégonde, jalouse, poussa le roi à repousser Galswinthe. Ensuite, Frédégonde n’eut plus qu’à la faire étrangler dans son lit.
Une guerre personnelle éclata entre les deux furies, Frédégonde et Brunehaut.
Sigebert, le mari de Brunehaut, fut assassiné par deux leudes dépêchés par Frédégonde.
Brunehaut, prisonnière de son ennemie, fut assez habile pour inspirer une passion à Mérovée, fils de Chilpéric. Il l’épousa en vain. Frédégonde le fit assassiner.
Frédégonde dirigea sa colère contre les enfants d’Andovère. Elle fit tuer Théodebert, le second, et accusa le troisième d’avoir empoisonné les deux premiers enfants. L’innocent prince fut bientôt massacré.
Il restait encore une fille, Basine, dont la reine redoutait la beauté. La marâtre la fit livrer aux serviteurs puis jeter dans un couvent.
Prise par le crime, Frédégonde se retourna alors contre ses propres enfants. Elle conduisit sa fille Régunthe jusqu’au coffre qui contenait les bijoux royaux et l’invita à y puiser ce qu’elle voulait. La jeune fille se penchait sur le coffre, et aussitôt la reine rabattait le lourd couvercle pour la décapiter.

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(version longue)

Du temps des luttes sanglantes des royautés franques, vivaient deux femmes follement ennemies. La première s’appelait Brunehaut, l’autre Frédégonde.
Brunehaut, pleine de grâce et de séduction, élevée en Romaine, fut faite épouse du roi Sigebert d’Austrasie, la Germanie gauloise, et abjura l’arianisme.
Frédégonde était la servante ambitieuse d’Andovère, femme du roi Chilpéric. Andovère eut une fille. Lors du baptême, Frédégonde qui s’était arrangée pour éloigner la marraine, convainquit la reine d’être elle-même marraine de sa fille. Or, selon la coutume de ce temps, le roi ne pouvait vivre avec la marraine de son enfant. Frédégonde alla au-devant du roi qui revenait de guerre pour le lui dire.
Aussi la reine fut-elle enfermée dans un couvent. Frédégonde la remplaça dans le lit royal. Mais le roi voulait une épouse royale, il pensa à Galswinthe, sœur de Brunehaut. Frédégonde, ayant presque touché à la couronne, jalouse, poussa le roi à repousser Galswinthe, et son épouse malheureuse fut écartée. Ensuite, Frédégonde n’eut plus qu’à la faire étrangler dans son lit. Il sembla que ces deux amants sanguinaires compensèrent leurs forfaits dans une intimité raisonnée par les plus folles passions.
Alors commença une guerre personnelle entre deux furies, Frédégonde et Brunehaut, un pan de l’Histoire de France, qui ne prit fin qu’à leur mort.
Pour se venger, Brunehaut fit faire la guerre à son mari Sigebert contre la Neustrie. Sigebert, presque vainqueur, se faisait à peine hisser sur le pavois qu’il était assassiné par deux leudes dépêchés par Frédégonde : il reçut des coups de couteaux empoisonnés (c’était en 575). Les deux hommes périrent massacrés. Frédégonde leur avait assuré qu’elle ferait dire des messes pour eux, ils furent satisfaits. Mais pas autant qu’elle l’était.
Le sort des armes changea et Brunehaut tomba entre les mains de son atroce ennemie. Magnanime, Chilpéric la fit enfermer à Rouen. Brunehaut pourtant réussit à faire s’échapper son fils Childebert, en le faisant descendre par la fenêtre dans un panier et conduit à Metz.
Ayant sauvé sa lignée, la reine prisonnière inspira au fils de Chilpéric et d’Andovère, Mérovée, une passion aveugle. Il l’épousa. Ce fut en vain. Poursuivi par la haine paternelle, Mérovée fut persécuté sans cesse et finalement mourut assassiné sur ordre de Frédégonde. Brunehaut, endeuillée de ce mari éphémère, quant à elle réussit à rentrer en Austrasie.
Si Brunehaut lui avait échappé, Frédégonde n’avait pas fini de diriger sa colère contre les enfants que Chilpéric avait eus d’Andovère. Après Mérovée, elle fit aussi tuer Théodebert. Le troisième fils fut à son tour poursuivi avec la même rage. Elle l’envoya dans un lieu où régnait une épidémie, mais il survécut. Elle l’accusa alors d’avoir empoisonné les deux premiers enfants qu’elle avait elle-même fait tuer. Le roi le céda à cette femme. Frédégonde fit enfermer l’innocent prince et bientôt massacrer.
Il restait encore, du mariage d’Andovère et Chilpéric, Basine, dont la reine redoutait la beauté. La marâtre prit le temps qu’il lui fallut, mais enfin fit livrer Basine à la violence des serviteurs et jeter dans un couvent.
Prise par une monomanie homicide, Frédégonde se retourna alors contre ses propres enfants en qui elle voyait des rivaux. Sa fille Régunthe lui ayant reproché de garder pour elle seule les bijoux de Chilpéric, elle la conduisit jusqu’au coffre et l’invita à y puiser ce qu’elle voulait. Alors que la jeune fille se penchait sur le coffre, la reine rabattit le lourd couvercle qui pouvait la décapiter. Des serviteurs intervinrent avant que la reine n’achevât sa besogne et secoururent la pauvre enfant.
Voulant accaparer le pouvoir, Frédégonde enfin fit assassiner le roi lui-même, alors qu’il descendait de cheval, par l’un des pages. Elle en accusa Brunehaut mais l’on devina les faits. Elle dut fuir et se réfugier dans une cathédrale, refuge inexpugnable, avec son dernier fils, Clotaire, qu’elle aimait comme Agrippine aima Néron. De là, elle fit dire au roi de Bourgogne, Gontran qu’elle voulait placer Clotaire, tout jeune enfant, sous sa protection et « le déposer sur ses genoux ». Gontran, attiré, vint à Paris, fit reconnaître l’enfant comme roi des Francs et cependant relégua la reine à Rueil, près de Rouen. De là, la terrible femme fomenta deux fois des tentatives d’assassinats contre Brunehaut et son fils, mais fut déjouée.
Car Brunehaut avait de son côté pris de l’ascendant en Austrasie, où elle avait eu à lutter contre les grands, emprunts de rudesse germanique et refusant d’obéir à une femme d’influence « gothique et romaine ». Elle appuyait Gondovald contre Gontran, roi de Bourgogne, et par le traité d’Andelot (587), obtint que celui-ci reconnût Childebert son fils pour son héritier et qu’il lui restituât à elle-même Cahors, Bordeaux et d’autres cités d’Aquitaine que sa sœur Galswinthe avait apportées en dot.
Childebert mourut, et aussitôt Brunehaut reporta son emprise sur son petit-fils Théodebert, en excitant ses désirs, en lui donnant pour maîtresse une esclave. C’était une erreur car cette créature s’empara de la situation et chassa Brunehaut. Réfugiée en Bourgogne, la reine fit mentir l’honorabilité de ses cheveux blancs par la débauche et le crime. Elle fit lapider saint Didier, évêque de Vienne, et chasser saint Colomban de sa solitude des Vosges. Enfin, elle arma le frère de Théodebert contre lui au point qu’il fut vaincu à Toul puis à Tolbiac, et finalement fait prisonnier, livré au supplice. Un des enfants du prince eut la tête fracassée sur une pierre.
De son côté, Frédégonde faisait assassiner Pretextat, évêque de Rouen, tandis que l’évêque de Bayeux n’échappa qu’avec peine aux meurtriers qu’elle dépêcha contre lui. Gontran, qui l’avait protégée, évita de peu la mort, à son tour, lorsqu’un assassin caché parmi des ambassadeurs l’aborda avec un couteau en main, en pleine église. Pardonnez-moi, je cesse là le récit de ces affreuses violences, la liste des crimes de Frédégonde serait trop longue pour qu’on les recensât tous !
Lorsque la guerre éclata entre Landéric, maire du palais de Clotaire II, et le roi d’Austrasie Childebert, Frédégonde accompagnait ses soldats, ayant avec elle le roi son fils, qui n’avait pas encore dix ans. Elle inspira à Landéric de franchir de nuit, à son armée, la dernière marche qui la séparait de l’ennemi, pour le surprendre au point du jour. Pour mieux couvrir le mouvement, chaque soldat portait un grand rameau d’arbre qu’il tenait de manière à se cacher. Des “sonnettes”, comme on disait, suspendues au licol des chevaux, faisaient penser que ces animaux étaient abandonnés à la libre pâture dans les bois. Le stratagème réussit. L’armée de Childebert fut surprise et mise dans une déroute complète, en 593.
Frédégonde, avec son habituelle habileté, profita des troubles dans lesquels cette mort plongeait l’Austrasie, et la guerre se ranima entre elle et Brunehaut. On se battit à Latofao, et la victoire lui resta de nouveau. Quelque temps après, en 597, Frédégonde mourut enfin, au milieu de son triomphe et fière de voir son fils rétabli dans ses droits.
Toute la vie de cette femme, en effet, avait été consacrée aux intérêts de cet enfant ; c’est pour lui qu’elle avait commis ses plus grands crimes. Elle ne laissa derrière elle qu’un seul bon souvenir : un jour, une épidémie lui ayant enlevé tous ses enfants, à l’exception de Clotaire, la reine crut à un châtiment céleste : « Voilà que nous perdons nos enfants, dit-elle à son époux ; ce sont les larmes des pauvres et les gémissements des veuves et des orphelins qui les tuent. Croyez-moi, brûlons tous les édits injustes que nous avons rendus pour lever les taxes. » Les rôles d’impositions que Chilpéric avait fait établir, et qui accablaient ses sujets, furent alors brûlés. Voilà quelle unique bonne action apparaît dans toute sa vie. D’elle, il ne reste que la pierre recouverte de mosaïque la représentant (aujourd’hui au musée de Cluny), qui recouvrait son tombeau, un des plus anciens monuments funèbres de nos rois.
Or donc, direz-vous, que devenait Brunehaut pendant ce temps ? Elle n’était pas plus heureuse.
Les grands s’étaient fatigués du gouvernement despotique d’une reine qu’il jugeait trop romaine, car ils haïssaient le patrimoine de l’empire, et ils se laissèrent battre par Clotaire, fils de Frédégonde. Livrée à son ennemi, la vieille reine, fille, sœur, épouse et aïeule de tant de rois, fut livrée à la barbarie la plus affreuse. Les soldats l’abominèrent durant trois jours, puis elle fut liée par les cheveux, par un pied et un bras à la queue d’un cheval qui dans sa course furieuse la réduisit en lambeaux, en 613.

Tout cela nous est rapporté par les historiens et se trouve peut-être simplement l’implacable jugement d’un temps qui a recouvert d’ombre la réalité. Qui sait ? Ces marâtres, reines cruelles et sanglantes qui ont peut-être inspiré aux conteurs les mères de Blanche-Neige et de Cendrillon, ont pourtant bel et bien existé.

  • Pablo dit :

    Magnifique ! Si bien raconté !
    « Je rentrais mon manuscrit dans sa chemise, mais mon ami, je t’aurais volontiers jeté à la figure la théière bouillante ! Amis, chers amis, criez donc toujours : « C’est beau, bien beau ! Encore ! Encore ! » Cela vous coûte si peu de le dire, et, quand vous ne le dites pas, nous sommes tant peinés, et pour si longtemps ! » J.Renard, Journal,30 Septembre 1887.


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