Le saut de l’ange

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Le saut de l’ange

L’immeuble est pourri, dans une ville de province pourrie gérée par un conseil général pourri. La moitié de la ville dépend des aides de la mairie ou y travaille, normal que les ascenseurs soient la dernière des priorités. Les entreprises privées ont foutu le camp depuis belle lurette, il ne reste que quelques artisans débordés.
Le saut de l'angeLe petit Malouf est seul, dans l’ascenseur bloqué. Il fait presque noir, mais ça n’a pas d’importance. C’est le grincement, ce bruit de coups de marteau légers sur la caisse de l’ascenseur, qui le terrorise. A chaque coup, l’habitacle semble descendre d’un demi-centimètre. Il a arrêté de hurler pour écouter ces coups. Il ont commencé à un rythme de mitraillette puis ça s’est ralenti progressivement: “Tacatacatac tac tac. Tac.” Malouf est contre la paroi du fond, il ne bouge pas. L’ascenseur bouge insensiblement, lentement, puis par saccades. Il faudrait qu’il s’arrête. Mais il y a encore un soubresaut. Un boulon casse et s’envole, Malouf l’entend percuter les murs de la trémie et tomber en ricochant d’un bord à l’autre, puis toucher le sol avec un son de métal qui rebondit, très loin en-dessous. Ensuite, il y a comme un bruit de déroulement de câbles et un sifflement.
Papa lui a dit: “Tu ne prends pas l’ascenseur tout seul, Malouf, tu le prends toujours avec moi.”
Le sol se dérobe, Malouf perd pieds, il tombe sur le plafond. Il est haut, le HLM. L’ascenseur pique en chute libre.
Heureusement qu’il a désobéi, Malouf, sinon son papa mourrait aussi.

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7comments
Paul

J’ai rejoint Malouf dans sa chute et je n’ai eu aucune égratignure apparente au bout du texte, je dis bien apparente.
J’ai rejoint son père et je suis sans voix.

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Caroline

Un fait divers, ordinaire: une ligne dans les journaux, 5 minutes pendant le 20 heures … Bien sur, indignés et révoltés, cela va sans dire. Mais si vite oubliés! Votre texte, précis et incisif, réveille ce que nous reléguons trop facilement au fond de notre esprit: notre capacité d’empathie. Cela fait du bien !

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arfeuil

Tragique et absurde est la vie parfois. Soyons toujours prêts à partir, pour ne rien regretter. “Tout ce qui n’est pas donné est perdu” : redisons le aux personnes qui nous sont chères, même jeunes. Car nous aurons tous notre ascenseur, nul ne sait ni le jour ni l’heure…

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Nelly

Continue Rémi, c’est un régal même si le coeur se serre et que ça fait mal

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Oria de Timonier

Il y a l’ange qui disparaît et puis il y a l’ange qui reste pour panser les blessures, témoigner parfois, se révolter sans doute, avancer je l’espère.

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Max

Jusqu’ici tout va bien. Papa est encore en vie. Jusqu’ici tout va bien. Et moi je m’accroche au plafond. Papa pensera à moi en descendant les poubelles, en descendant l’escalier. Chacun sa cage.

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chemin31

L’enfant Malouf vient de mourir dans un fracas métallique, d’autres actuellement meurent dans le bruit des d’armes, ou le silence, dans le vacarme de la fatalité ou de l’indifférence…
Pour qui aime l’Histoire :
« Le taux de mortalité générale atteint 45 % en 1790 dans la ville de Toulouse. Dans ce lourd tribut payé à la mort la mortalité infantile et juvénile pèse d’un poids écrasant : au XVIIIème siècle , encore, la moitié des décès inscrits sur les registres paroissiaux sont des décès de nouveaux nés, d’enfants, d’adolescents dont plus de 20% meurent avant leur premier anniversaire? Et près de 50% avant l’âge de quinze ans.
Responsables d’une forte mortalité néonatale, les accouchements entrainent également une surmortalité féminine nettement perceptible entre vingt et quarante ans.
Pendant le terrible hiver de 1709 des cadavres d’enfants sont abandonnés au pied des remparts…. »
Michel Taillefer . « Vivre à Toulouse sous l’Ancien régime »
Plus loin cet historien parle de la peste bubonique, et d’autres maladies infectieuses mortelles.
Les trois fléaux traditionnels des sociétés anciennes, la famine, l’épidémie, et la guerre n’ont pas épargné, loin de là, les toulousains… Qu’en était-il des accidents divers auxquels étaient exposés beaucoup d’enfants qui travaillaient très jeunes ?
Michel Taillefer parle d’une certaine indifférence devant la mort si fréquente des enfants.

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