Non loin des Hauts (version courte et version longue)

Le pari, écrire une nouvelle par jour en 1.500 caractères

Non loin des Hauts. En hommage à l’auteur étonnante des Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights), Emily Brontë.
Version courte


« L’homme qui se tenait près de la cheminée, dans le salon noir, était le maître, sombre, autoritaire. La femme ne m’avait salué que d’un signe de tête. Quant au jeune homme sale, habillé d’une redingote élimée, l’air mauvais et impavide, il ne me paraissait personne qui eût pu avoir un quelconque lien de parenté avec les deux autres.
Ils étaient contraints de m’héberger. Mon cheval était mort sous moi dans la tempête, j’avais trouvé cette masure au milieu des marais.
— Du thé ? fit l’homme.
— Vous êtes aimable.
— Croyez-vous que ce soit gratuit, quand tout se paye comptant ? me fit la donzelle. C’est un schilling.
Le maître ricana. Je restais interdit.
Je ne voulais pas que ces brutes me croient avaricieux ; je déposai la pièce.
— Je paye ce que je dois.
Peine perdue, la harpie me jeta presque la tasse sur la table, et la soucoupe fut noyée.
Le jeune homme m’observait, comme un fou prêt à se jeter sur moi. Le père dit :
— Buvez votre thé et ne tenez pas compte de ces deux-là. Celui-ci est complètement idiot. Celle-là est mauvaise. Et pour cause…
Je le regardais, attendant:
— J’ai tué son mari il y a trois ans d’ici.
J’étais terrifié. Il dit encore:
— Bienvenue à la Grange, monsieur, et videz donc vos poches sur la table, devant vous… »
Emily ne put finir sa phrase, une voix criait :
— Emily ! descendez aider vos sœurs à mettre la table !
« Emily Brontë, tu ne seras donc jamais comprise ! »
— Je descends, mummy, cria-t-elle, en laissant rouler son stylo sur les feuillets.

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Non loin des Hauts (version longue)

Texte originel. Je compose d’abord un texte entier, ensuite je le diminue pour le ramener aux 1500 caractères fatidiques. C’était ici particulièrement difficile puisque le texte atteignait 6657 caractères. Il fallut donc se résoudre à amputer d’abord un pan de l’histoire, et ensuite, patiemment, voir quelles phrases pouvaient être supprimées, diminuées, quelle tournure pouvait être condensée, quelle précision supprimée. On regardera avec intérêt la transition d’un texte à l’autre.

« L’homme qui se tenait près de la cheminée, dans le salon noir, était le maître, sombre, autoritaire. La jeune femme revêche, qui ne m’avait salué que d’un signe de tête, devait être la fille ou la belle-fille. Le jeune homme, sale, habillé d’une redingote élimée, l’air mauvais et pourtant impavide, comme gisant debout contre la cheminée, ne me paraissait personne qui eût pu avoir un quelconque lien de parenté avec les deux autres, tant il semblait frustre, quand ils semblaient éduqués, quoique repoussants.
Ils avaient dû se résoudre à m’héberger. Mon cheval était mort sous moi dans la tempête, et m’étant perdu, j’avais finalement trouvé cette masure au milieu de marais vicieux. Ils m’avaient offert une chambre à contre-cœur. Je n’y avais fait que déposer mon bissac, l’odeur infecte, la pourriture qui infestait les murs et la crasse d’une pièce qui ne semblait pas avoir été habitée depuis des lustres, m’avaient chassé en bas.
— Voulez-vous du thé ? fit l’homme.
— Vous êtes bien aimable.
J’acceptais par courtoisie, pour occuper le moment que j’espérais agréable et que mes hôtes semblaient contraints de partager.
— Servez, Mary ! fit-il vers la jeune femme d’un ton sec qui me passa l’envie de le considérer comme un homme bien élevé.
— Où est la pièce ? me fit la donzelle, peu amène. Croyez-vous que le thé soit un liquide qui coule dans les rivières, quand tout se paye comptant ? C’est un schilling.
Le maître ricana. Je restais interdit.
La brutale hostilité de nos rapports eût fait paraître mon refus pour de l’avarice ; je déposai la pièce. La harpie me déposa une tasse sans égard, sur la table, et la soucoupe fut noyée. Ces gens me croyaient-ils résolu à laper le breuvage comme un chien ?
Le jeune homme me regardait d’un air méprisant.
— A qui ai-je l’honneur ? lui fis-je.
Le père répondit pour lui :
— Ne parlez pas à ce garçon, il est complètement idiot. Dieu l’a fait tel, il n’a aucun respect pour les saintes écritures et ne méritera, à ses funérailles, que la fosse commune.
J’étais atterré d’entendre un tel Pharisien prononcer des malédictions bibliques sans penser qu’elles méritaient qu’il les subît lui-même.
— Hareton Earnshaw, fit le jeune homme pour me répondre, malgré l’interdit qui venait d’être prononcé contre lui, en articulant mal ses syllabes comme le font les gens qui n’ont jamais reçu aucune instruction, et en me lançant ce nom exactement comme la foule de l’Evangile lapidait la femme adultère. Il ajouta avec encore plus d’effronterie, comme s’il eût jamais eu la moindre importance : et je vous prierais de ne pas écorcher mon nom.
— Votre nom est écorché avant qu’on le prononce, fis-je à ce butor, passablement las d’être exposé aux bravades de ces tristes individus.
Il s’avançait vers moi, paraît-il dans l’intention de me faire passer l’envie de défendre mon honneur, mais le maître de maison l’arrêta d’un geste, c’est-à-dire le dos de la main plaquée sur le ventre de ce Hareton, et sans qu’il ait cessé de me fixer. Il s’assit sur une chaise et appuya le pied sur la table :
— Ne lui en veuillez pas, monsieur, Hareton est amoureux de cette jeune femme. Ce n’est pas ce qui le rend aussi maussade et sot. C’est qu’elle le méprise copieusement. Savez-vous qu’ils se battent par plaisir ? c’est un spectacle des plus réjouissants, croyez-en un vieil homme. Hareton me sait gré d’avoir dégagé le passage qu’il croyait aisé jusqu’au lit de cette misérable. Oui, je l’ai dégagé, ce passage, et de belle manière : il n’avait plus qu’à la prendre, de gré ou de force. Mais il n’y parvient pas, elle se débat. Il n’en a en fait ni le caractère, ni l’étoffe. C’est un sot, je vous l’ai dit, qui ne sait pas même se faire obéir d’une femme, alors qu’il se déniche sans cesse des rixes avec tous les hommes qu’il croise. Ça, il en a blessé quelques-uns, mais devant elle, il capitule, l’imbécile. Quant à elle, pourquoi se montre-t-elle aussi acrimonieuse, selon vous ?
— Je l’ignore.
— Naturellement que vous l’ignorez. Et non seulement vous l’ignorez, mais vous ne pourriez pas même l’imaginer. Je vous l’ai dit, j’ai dégagé la voie à Hareton. De cette jolie garce, j’ai tué le mari. Il y a trois ans d’ici. Regardez-la bien, monsieur, c’est la plus dévouée femelle que je me sois trouvée pour mon service, je l’ai tant battue qu’elle est ici ma plus fidèle alliée.
“Mais pour servir Hareton, elle rechigne.
Il semblait que cet immonde scélérat avait fini son discours, qui m’avait singulièrement terrifié, mais il changea de ton et se fit presque affable pour conclure :
— Bienvenue à Trushcross Grange, monsieur, et soyez assez aimable pour vider vos poches sur la table.
Voilà qui ne s’accordait guère avec mes affaires, m’est-il indispensable de vous le dire ? Dieu m’est témoin que j’avais peu de fortune, et que les quelques schillings qui me restaient ne suffisaient pas à me laisser entrevoir un retour parmi les miens sans d’évidentes difficultés. Cependant, je dois dire qu’à ce moment, je me voyais davantage fixé en ce lieu par la peur que m’avait inspiré la mention de ce meurtre que par un problème d’argent. Je décidais donc de jouer le tout pour le tout.
— Vider mes poches. Cela me serait facile, mais peut-être désagréable pour vous, dis-je, car j’y prendrais un pistolet qui vous tiendrait en respect.
L’homme eut un instant de stupeur, puis partit d’un éclat de rire. Il mit ses pouces dans les poches de son gilet et, se renversant sur sa chaise, il dit :
— Par Dieu, nous prenez-vous pour des enfants qui se laisseraient impressionner par le premier conte ? Hareton, fit-il avec un aplomb peu commun, videz les poches à ce gentleman. Et vous, milady, prenez un hachoir. Vous verrez à en mettre un coup sur la nuque de notre ami, s’il s’avise de résister. M’est avis qu’il n’a pas l’intention de se laisser dépouiller.
Le criminel ne m’avait donc pas cru. Mais je tenais parole avant que le jeune gaillard se fût approché de moi, car je brandis un pistolet, avec une carte de police qui leur fit faire grise mine.
— Mon nom est Didier Lockwood, de la Police du Comté. Je vais vous prier de vous tenir tous trois le long du mur. Je ne suis pas en service, mais je peux encore faire usage de mon arme à feu en situation de légitime défense.
Je ne m’attendais pas à ce qu’ils me répondissent quelque amabilité. Je pensais que l’usage de mon sifflet de service ne me serait d’aucun secours, dans une lande aussi déserte, mais j’avais espoir que… »
Emily ne put finir sa phrase, une voix criait :
— Emily ! descendez aider vos sœurs à mettre la table !
« Emily Brontë, tu ne seras donc jamais comprise ! »
— Je descends, mummy, cria-t-elle, en laissant rouler son stylo sur les feuillets.

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4comments
Oria de Timonier

Vous avez un style, une patte, une littérature à renverser n’importe quel scélérat sur votre chemin. J’ai beaucoup apprécié la version qui me correspond c’est à dire la version la plus longue. Il me faut à présent faire preuve de plus d’humilité à votre égard car devant tant de talent et de travail je m’étonne toujours. Surprenez nous encore et encore, nous ne nous lassons jamais de votre goût pour les choses précieuses et rares. Mon préféré je crois si d’aventure je ne croise pas une autre de vos histoires.

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Delphine Paganotto

Là tu t’es fait plaisir ! et ce plairi tu nous le transmet, donc merci!
tu es plus à l’aise et heureux d’écrire un teste long qu’un texte court.Ton talent est exploité, tu t’en donnes à coeur joie, ce qui nous fait vraiment du bien à nous aussi les lecteurs.Certainement un de tes meilleurs, si ce n’est LE meilleur de tes écrits…à part ton roman bien sur 😉 Quand tu en auras envie, n’hésites pas à en faire d’autres.
Et puis c’est mon style préféré, la littérature de fin 18ème siècle/19ème siècle 🙂

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Caroline

Excellent… J’espère vous lire encore dans ce registre.

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Pablo

La version courte laisse plus de place à l’imaginaire, c’est celle que je préfère. Je n’aime pas trop les auteurs qui promènent leur lecteur au bout d’une laisse, fusse dans un beau paysage….
Heathcliff est resté pour beaucoup de jeunes filles le prince charmant de tous leurs rêves le saviez-vous ?

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